5 millions de dollars. C’est le prix mis sur la tête de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, figure centrale du chaos haïtien. Ancien policier, chef de gang et stratège redouté, il est au cœur d’une crise qui secoue Haïti jusqu’aux fondations de son État. Derrière la prime américaine se cache bien plus qu’une traque : c’est l’histoire d’un pays aux prises avec ses démons, où la frontière entre pouvoir politique et violence armée s’est depuis longtemps effacée.
Haïti traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. Les États-Unis ont récemment annoncé une récompense de 5 millions de dollars pour toute information menant à l’arrestation de Jimmy Chérizier, surnommé Barbecue. Ce chef du gang G9, accusé de violations massives des droits humains et de crimes organisés, incarne aux yeux du monde l’effondrement sécuritaire et institutionnel du pays. Mais qui est réellement cet homme ? Comment un ex-policier a-t-il pu devenir l’un des criminels les plus puissants et influents d’Haïti ? Et pourquoi sa traque est-elle indissociable de la crise politique et sociale qui ravage l’île ?
La mise à prix d’un chef de guerre urbain

En août 2025, le ministère américain de la Justice a formellement placé Jimmy Chérizier dans son viseur, offrant une prime de plusieurs millions de dollars pour son arrestation. L’accusation est lourde : financement et direction d’activités criminelles, implication dans des massacres de civils, extorsions, trafic de drogue et coordination de viols collectifs. Les États-Unis préviennent : tout individu ou organisation finançant Chérizier s’expose à des poursuites.
Cette offensive judiciaire ne tombe pas du ciel. Déjà sanctionné par le Département du Trésor américain en 2020 et par l’ONU, Chérizier aurait, selon Washington, continué à orchestrer ses opérations grâce à un réseau de collecte de fonds auprès de la diaspora haïtienne, notamment aux États-Unis. L’argent transitait ensuite vers Haïti pour alimenter le G9, son alliance de gangs, renforçant encore son contrôle territorial sur Port-au-Prince.
De policier d’élite à criminel

Né en 1977, Jimmy Chérizier a d’abord servi dans les unités spéciales de la police nationale haïtienne. C’est en 2017 qu’il se fait remarquer, lors d’opérations de répression particulièrement violentes. Le tournant décisif survient en novembre 2018, lors du massacre de La Saline : 71 civils exécutés, mutilations, viols collectifs. Les Nations unies évoquent un crime contre l’humanité et pointent directement Chérizier, alors soupçonné d’avoir agi en coordination avec des gangs pour le compte du gouvernement du président Jovenel Moïse.
Révoqué de la police, il bascule officiellement dans le monde criminel. En 2020, il fonde la « Famille G9 », une coalition inédite regroupant neuf gangs majeurs de Port-au-Prince. Cette structure paramilitaire ne se contente pas d’opérer dans l’ombre : elle contrôle les quartiers, impose des taxes illégales, et sert parfois d’outil politique à ceux qui la financent.
Un acteur clé du chaos politique

L’assassinat de Jovenel Moïse, en juillet 2021, bouleverse l’équilibre déjà fragile du pays. Ariel Henry, nommé Premier ministre, peine à imposer son autorité. La réduction des soutiens financiers au G9 pousse Chérizier à se retourner contre le pouvoir, multipliant les attaques contre les institutions : ministères, aéroport, palais national, commissariats.
En mars 2024, ses hommes prennent d’assaut la principale prison du pays, libérant des milliers de détenus, dont des chefs de gangs. Ariel Henry, bloqué à l’étranger, finit par annoncer sa démission depuis Porto Rico. Cet épisode symbolise l’emprise croissante des bandes criminelles sur l’appareil d’État : Port-au-Prince est alors contrôlée à plus de 80 % par les gangs.
Haïti : un État au bord de l’effondrement

La crise haïtienne ne se résume pas à la figure de Barbecue. Elle est le résultat d’une combinaison explosive : instabilité politique chronique, corruption systémique, absence d’institutions solides, pauvreté endémique et infiltration criminelle de l’État.
- Violence record : plus de 5 000 homicides en 2023 (ONU).
- Exode interne massif : 340 000 personnes déplacées par les attaques armées.
- Vide institutionnel : aucun parlement élu depuis janvier 2023, dernières élections générales en 2016.
Ce climat nourrit un cercle vicieux : la population, prise en otage entre un pouvoir politique illégitime et des gangs se présentant comme « révolutionnaires », se retrouve sans perspective claire de sortie de crise.
Pourquoi la traque de Barbecue ne suffira pas

Même si Jimmy Chérizier venait à être arrêté, les racines du problème haïtien demeureraient intactes. La structure des gangs est horizontale : elle repose sur un maillage d’alliances locales, motivées autant par le gain économique que par le contrôle social et politique. Sans réforme institutionnelle profonde, relance économique et restauration d’une justice indépendante, la place laissée vacante serait rapidement occupée par un autre chef de gang.
Les États-Unis, l’ONU et plusieurs pays de la CARICOM tentent de mettre en place une force multinationale pour stabiliser Haïti. Mais l’intervention étrangère est perçue avec méfiance par une partie de la population, marquée par un lourd passé d’occupations. La véritable question est de savoir si Haïti pourra, avec ou sans aide extérieure, reconstruire un État fonctionnel dans un contexte où les armes parlent plus fort que les urnes.
Jimmy Chérizier, l’homme qui sème le chaos en Haïti